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Manades : les incertitudes planent en Camargue

Dans la tourmente depuis bientôt deux ans, plombées par les hausses de cotisations pour les jeux taurins et la pandémie qui a perturbé les activités et les courses camarguaises pendant des mois, comment les manades ont-elles traversé la crise ? Pour anticiper la saison à venir, la filière taurine est sur le qui-vive.

La tradition taurine permet l’élevage extensif de 25 000 bovins sur 50 000 hectares d’exploitations. Les années “normales”, 3 000 spectacles taurins et équestres sont organisés, et 850 courses camarguaises en moyenne. © Ph. Douteau

Face à la foule, la présidente de la Chambre d'agriculture rendait un vibrant hommage à la ruralité et aux traditions taurines, le 14 novembre dernier, à Nîmes. "Nous voici cent ans après, et la défense de la culture taurine, de notre métier, de notre passion, est toujours d'actualité." Pour célébrer les 100 ans de la Levée des Tridents, la fameuse manifestation de soutien à la course libre et à la corrida, Magali Saumade a rappelé haut et fort la place de cette culture camarguaise, qui participe de "l'attractivité des territoires et à la sublimation de nos terroirs". Le discours a forcément trouvé un écho auprès des manadiers des quelque 160 exploitations du Gard, de l'Hérault et des Bouches-du-Rhône, qui ont subi les déboires du confinement et les restrictions de plein fouet. Certaines ont tant bien que mal compensé les pertes sèches par des activités parallèles, ou par la vente de viande, non sans conséquence pour leur équilibre économique. 

Pertes palliées par la valorisation de la viande 

À la manade familiale Pierre Aubanel et fils, à Saint-Gilles, Bérenger Aubanel n'a pas augmenté le niveau des abattages, contrairement à une grande partie des manadiers depuis le début de la crise en 2020, même celles dont le cœur d'activité reste les activités traditionnelles. "Tout le monde a fait abattre, c'est sûr", atteste le vice-président de la Fédération des manadiers. Qu'ils aient préservé le cheptel, ou qu’ils se soient assurés un complément de revenus, chacun a fait comme il a pu, sans oublier les aides de la Région et de l'État, au plus fort de la crise. "Chez nous, la partie tourisme ne s'est pas trop développée en raison des réticences sur les réservations. On a fait un emprunt et on a bénéficié des aides", explique Bérenger Aubanel. 

Au Cailar, Hubert Espelly a moins subi les assauts du Covid-19, mais a dû repenser la taille du cheptel. "L'avantage, c'est que j'organise des courses camarguaises, et que l'on a pu reprendre en 2020, sur la grosse période juillet et août." Mais malgré les aides allouées par la Région Occitanie aux éleveurs, qui ont permis au manadier de recevoir 7 500 € sur trois mois, il a pourtant fallu compenser par la boucherie, pour réduire les frais. Habituellement, l'élevage compte 250 bêtes, pour 40 naissances par an, mais Hubert a réduit le troupeau en dessous de 200 têtes. Côté courses, l'activité a diminué de 50 % par rapport à 2019. Et si les aides ont pu combler "presque 40 %" des pertes, les 30 % compensés par la boucherie ne pourront pas perdurer cette année encore, en dépit de la qualité bio et AOP Taureau de Camargue. "Je ne peux pas trop réduire le cheptel, car le calendrier pour cette année est plein, la saison est attendue", témoigne Hubert Espelly, qui aimerait retrouver un cheptel d'avant crise. 

En attendant un nouveau printemps

Les aides régionales selon trois versements mensuels de 2 500 € à la manade Aubanel, ajoutées à celles de l'État (10 000 €, de septembre 2020 à mai 2021) ont été un précieux secours. Après une année noire marquée par des pertes de 80 %, elles ont été de 40 % en moyenne en 2021. Grâce à un léger regain d'activité l'été dernier, "on a réussi à travailler presque comme en 2019", avance Bérenger Aubanel. "Les courses ont été maintenues à 90 %", mais les suppressions de certaines fêtes de villages ont mis du plomb dans l'aile des manades. Avec une saison 2022 encore incertaine, éleveurs, cavaliers et taureaux se tiennent prêts en vue des fêtes votives. Et les locations se reportent, pour l'instant, sur l'été, avec le décalage des festivités. 

S'il n'a pas encore évalué les pertes de la ganaderia San Sebastian, à Fontanès (Hérault), Gilles Vangelisti n'a pas pu contrebalancer le coût du manque à gagner. "La pandémie ayant fortement réduit les spectacles, on a donc vendu moins de taureaux", alors que la partie viande reste marginale pour l'éleveur de taureaux de combat. En attendant des jours meilleurs, "on fait le gros dos", en espérant que les spectacles pourront reprendre, même en jauge réduite. Après une feria de Nîmes de Pentecôte restreinte, puis le maintien de celle des vendanges, avec "moitié moins de corridas et de spectateurs", idem à Arles et à Béziers, Gilles Vangelisti a "limité la casse en 2021" par la vente de quelques taureaux de spectacle et de bêtes d'entraînement. N'ayant pu bénéficier d'aides régionales, excluant les éleveurs de taureaux de combat, il compte sur les programmes prévus dès avril. "Encore faut-il que les spectacles aient lieu." 

Plaidoyer pour un classement à l'Unesco

À l'été 2021, la Fédération des manadiers, face à l'urgence de la situation, s'est fendue d'une lettre adressée au président de la République et au gouvernement. En ligne de mire, la défense des manades, dont certaines "risquent de disparaître définitivement". Plaidant pour la défense des traditions camarguaises, la Fédération a d'ailleurs obtenu la reclassification de l'activité de loisirs auprès des services des impôts, qui estimaient que l'élevage ne s'était pas arrêté pendant la crise. Les manades ont finalement pu être éligibles aux aides d'État. 

Parmi les autres requêtes, la reconnaissance au Patrimoine immatériel de l'Unesco des traditions et "d'un art de vivre", est dans les tuyaux de la Fédération des manadiers depuis des années. Car "ce mode d'élevage extensif contribue à protéger les espaces naturels", appuie Bérenger Aubanel. 

Philippe Douteau

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