France 20/05/2022
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RESILIENCE ALIMENTAIRE

"Reterritorialiser la production et la consommation"

À l'heure où la souveraineté alimentaire revient sur le devant de la scène, force est de constater que le lien entre l'alimentation et la sécurité nationale n'est plus. Comment le recréer ? Réponse avec Stéphane Linou, auteur du livre "Résilience alimentaire et sécurité nationale".

Stéphane Linou : "Il faut penser en mode dégradé, soit être capable d'avoir un mode alimentaire par territoire, ce qui passe par un minimum de planification alimentaire, et dire cela n'est pas un gros mot."

© Crédit photo : Christian Bellavia

Pourquoi notre société ne fait plus le lien entre alimentation et sécurité ? Que s'est-il passé ?

Stéphane Linou : "Depuis une soixantaine d'années, on pense que se nourrir est une affaire réglée et que l'on n'a plus besoin de prévoir le maintien et la préservation du capital naturel, soit l'eau et les terres, ainsi que les semences, les paysans, les fermes, les transformateurs, la distribution… On pense que le marché et les transports n'auront jamais de problème. On est dans cette illusion-là. On ne pense pas qu'il y a des risques, et l'on croit que la chaîne alimentaire est toute puissante, et que cela sera ainsi jusqu'à la fin des temps.

Or, tout cela n'est qu'une illusion, car si nous sommes riches et dans l'abondance, c'est parce qu'on avait à disposition, jusqu'ici, des énergies fossiles en abondance. Ce n'est plus le cas. On entre dans un monde en contraction énergétique. Il en est de même avec les ressources minérales. Cette ‘ébriété' énergétique dans laquelle nous étions va bientôt se terminer, et l'on ne sait plus se débrouiller. C'est cette ‘ébriété' et cette croyance que l'alimentation était une affaire réglée qui nous ont fait perdre le lien entre alimentation et sécurité nationale."

Avec la pandémie liée au Covid-19, la question de la sécurité alimentaire est-elle revenue sur le devant de la scène ?

S.L. : "Pour moi, cette question, que je considère comme le plus vieux sujet du monde, n'est pas encore réellement revenue au cœur des préoccupations. Ce que l'on constate aujourd'hui, c'est que la sécurité alimentaire est uniquement traitée sur le volet sanitaire lors de crises telles que la vache folle, par exemple, mais nous ne sommes pas sur la sécurisation de nos approvisionnements, car nous restons dans l'illusion d'un acheminement sans faille de cette nourriture qui vient de partout.

Et si l'alimentation fait partie d'un des 12 secteurs vitaux dans nos politiques nationales, elle n'est pas prise dans tout le spectre qui est le sien. Ainsi, le foncier n'en fait pas partie, pour ne citer qu'un exemple. Par ailleurs, il n'y a aucune politique d'aménagement alimentaire du territoire alors qu'il en existe pour les ordures ménagères, les transports, les routes, le numérique… Quand on fera passer l'alimentation par le prisme de l'ordre public et des risques, là, on pourra dire que la question de l'alimentation et de la sécurité sera enfin traitée."

 

Reste que le Covid, et plus encore aujourd'hui la guerre en Ukraine, reposent la question de la sécurité alimentaire, et certains s'en sont emparés. Ne considérez-vous pas que les lignes ont bougé à ce sujet ? 

S.L. : "Pour la guerre en Ukraine, c'est trop récent pour observer des changements. Avant même que la pandémie ne se déclenche, quelques lignes ont en effet commencé à bouger, notamment avec l'intégration dans certaines listes municipales de la question du risque de rupture alimentaire dans les plans de sauvegarde communaux, comme ce que je proposais déjà dans mon livre, sorti en 2019, sur la résilience alimentaire et la sécurité nationale. Le Sénat, le CESE, l'APCA, la Safer ont commencé aussi à s'y pencher. La pandémie a donné un coup d'accélérateur, mais nous sommes encore loin du compte."

 

Outre cette ‘ébriété' qui nous a fait délaisser le maintien de notre sécurité alimentaire, quels sont les autres facteurs qui ont accéléré notre fragilité alimentaire ?

S.L. : "On ne produit plus à côté des lieux où l'on consomme. De ce fait, on est sous perfusion tant au niveau de la production alimentaire que de la transformation et du conditionnement. Tout notre système est basé sur des transports à bas coût. Nous sommes devenus otages de nos flux et complètement dépendants, d'autant que nous avons remplacé le foncier nourricier par des centres commerciaux, des zones de loisirs et d'autres équipements qui ne sont pas essentiels."

 

Pour assurer la sécurité alimentaire, que faut-il donc faire ?

S.L. : "Il est impératif, à mon sens, de reterritorialiser la production et la consommation. Mais cela n'est possible que si l'on met un terme à l'artificialisation des terres agricoles et si l'on sanctuarise le foncier. Il faut absolument avoir des pratiques régénératrices et inverser le regard. Ainsi, il faut d'abord ménager le territoire avant de penser à l'aménager. Il faut donc partir des besoins alimentaires. En fait, c'est juste du bon sens, et il faut également penser à adapter notre régime alimentaire, car on ne pourra pas maintenir un régime sur-carné tel qu'est l'a, car trop de surfaces céréalières sont consommées pour l'alimentation du bétail.

De plus, il faut aussi planifier l'alimentation tant à l'échelle nationale qu'à l'échelle territoriale. Si viser une autonomie territoriale à 100 % est une illusion, il faut cependant avoir un minimum d'aliments produits et stockés localement. Cela peut s'organiser par la commande publique, la restauration collective, les restaurateurs… Ce sont des dépenses indispensables à faire, car elles sont structurantes et de sécurité. Ce qui passera aussi par une juste rémunération des producteurs afin qu'ils puissent continuer à vivre de leur métier, et donc à produire. La bonne répartition de la valeur est donc aussi une question de sécurité."

Outre cette reterritorialisation de la production et de la consommation, d'autres axes d'action sont-ils envisageables ?

S.L. : "L'autre pan de cette politique de reterritorialisation est la préparation des populations et la réappropriation des savoirs. Pour ce faire, tout un travail d'éducation doit être mené auprès des consommateurs pour qu'ils apprennent à flécher leurs achats et à cuisiner.

À l'échelle collective, cela passera par l'intégration du risque de rupture alimentaire dans les plans de sauvegarde communaux que j'évoquais précédemment, mais aussi par des Programmes alimentaires territoriaux. Outre des actions de prévention et de protection à retenir dans ces plans, doivent s'ajouter des mesures sur le foncier, car le foncier est nourricier. Il faut encourager le développement des jardins et favoriser l'autonomie alimentaire de chacun. Il est tout aussi important de remettre à l'honneur l'entraide, de mettre en place des ateliers autour de la cuisine, des jardins collectifs, des légumeries…"

Vous parlez de planification et de reterritorialisation de la production et de la consommation, est-ce à dire qu'il faut sortir de l'Union européenne pour retrouver notre sécurité alimentaire ?

S.L. : "Non, pas du tout. Chaque échelon est important. Ce qu'il faut, c'est que chaque État organise des tests sur la chaîne de valeur pour voir comment les acteurs peuvent travailler ensemble, et il faut repenser les circuits courts et les circuits longs. D'ailleurs, dans son rapport du 12 novembre dernier, la Commission européenne, dans son plan de vigilance sur la sécurité alimentaire, a pointé de grosses vulnérabilités. On est toujours sur des flux en termes de sécurité alimentaire. Or, il faut penser en mode dégradé, soit être capable d'avoir un mode alimentaire par territoire, ce qui passe par un minimum de planification, et dire cela n'est pas un gros mot."

Propos recueillis par Florence Guilhem •

ZOOM sur…

Le plus vieux sujet du monde 

"Le lien entre alimentation et sécurité est le plus vieux sujet du monde. Notre espèce a commencé par courir après la nourriture. C'est notre ventre qui allait à la nourriture. Puis, l'homme s'est sédentarisé et a créé l'agriculture au néolithique. Pour sécuriser les récoltes, les hommes se sont alors regroupés en communautés, et l'espace qu'ils occupaient s'est progressivement transformé en territoire. Les communautés se sont préoccupées d'assurer à la fois la sécurité extérieure, la sécurité sanitaire, la sécurité intérieure (l'ordre public) et la sécurité alimentaire. Si cela n'empêchait pas les famines, au moins les meubles étaient sauvés, et les hommes ménageaient leur territoire pour assurer le lien entre alimentation et sécurité. Or, ce lien est sorti de nos têtes tant collectivement qu'individuellement, et la question du foncier est sortie, avec la décentralisation des années 80, des documents de planification territoriaux. C'est tout cela qu'il faut reconsidérer."

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