Commercialisation
Derrière l'engouement affiché pour le local, les pratiques restent inégalement réparties et socialement marquées. Présentées le 10 février à la Chambre d'agriculture des Pyrénées-Orientales, les analyses du sociologue Grégori Akermann de l'Inrae ont mis en lumière les ressorts sociaux, culturels et territoriaux qui conditionnent l'achat.
Manger local n'est pas qu'une affaire de choix personnel. C'est un enjeu social et territorial, qui dépasse largement l'acte d'achat.
© Crédit photo : ML
Dire que les Français veulent manger local est devenu un lieu commun. Mais derrière l'adhésion de principe, les pratiques réelles racontent une histoire bien plus complexe. C'est précisément ce qu'est venu éclairer Grégori Akermann, sociologue chargé de recherches à l'Inrae, lors d'une demi-journée consacrée aux circuits courts. Cette rencontre, à l'initiative de la Chambre d'agriculture des Pyrénées-Orientales, a été organisée le mardi 10 février, dans le cadre du Schéma départemental des eaux brutes agricoles (SDEBA). Acheter en circuit court n'est pas seulement un acte économique. C'est aussi - et surtout - un fait social.
"Le consommateur n'est pas un acteur libre qui ferait des choix parfaitement rationnels. Il est socialisé par les espaces marchands qu'il fréquente", rappelle d'emblée Grégori Akermann. Autrement dit, les lieux d'achat ne se contentent pas de proposer des produits : ils fabriquent des habitudes, des attentes et des normes. Les travaux présentés distinguent ainsi deux grands types d'espaces marchands. D'un côté, les espaces dits "alternatifs" - marchés de producteurs, vente à la ferme, Amap, magasins de producteurs - qui proposent une "promesse de différence" : ancrage territorial, lien social, prix jugé plus juste. Ces lieux relèvent de ce que la sociologue Sophie Dubuisson-Quellier qualifie de "consommation engagée", dans laquelle l'acte d'achat est porteur de sens. De l'autre, les espaces marchands conventionnels - grandes et moyennes surfaces, discount, drive - reposent sur un tout autre modèle : "celui de la consommation d'abondance et de la contrainte", où dominent la disponibilité, la variété et la praticité. "Ces espaces donnent l'illusion du libre choix, alors que le consommateur est fortement guidé par les techniques marketing, l'emballage, la promotion ou la mise en rayon", souligne Grégori Akermann.
Les chiffres présentés sont sans ambiguïté. En 2024, 73% des Français déclarent avoir acheté au moins une fois en vente directe, mais seuls 33% le font de manière régulière. "Il y a une adhésion très large au principe, mais une pratique beaucoup plus restreinte", analyse le sociologue.
Contrairement à une idée reçue, le prix n'est pas toujours le principal frein, notamment pour les fruits et légumes, y compris en bio. "Sur ces produits, les circuits courts ne sont pas systématiquement plus chers que la grande distribution", précise-t-il. En revanche, l'accessibilité se joue sur trois dimensions cumulatives : économique, géographique... et sociale.
"Les circuits courts restent socialement très marqués. Les publics les plus précaires, ou les plus éloignés culturellement de ces espaces, peuvent s'y sentir illégitimes", observe Grégori Akermann. Les codes implicites - saisonnalité, modes de production, vocabulaire - constituent autant de barrières invisibles. Résultat : "il existe un risque réel d'exclusion de consommateurs pourtant demandeurs, mais qui ne se reconnaissent pas dans ces lieux", ajoute-t-il.
Les échanges avec la salle ont mis en lumière une autre réalité : celle des producteurs. "Le circuit court suppose de produire, de transformer, de gérer la logistique... et de vendre", rappelle le sociologue. Une polyvalence qui n'est ni évidente ni accessible à toutes les exploitations. Plusieurs témoignages ont souligné la forte contrainte en temps, la nécessité d'une "fibre commerciale", et l'incertitude inhérente aux marchés de plein vent. "Les circuits courts ne sont pas la solution universelle pour l'agriculture. Ce sont des formes de commercialisation qui correspondent à certains profils, à certains territoires", insiste Grégori Akermann, loin de toute vision idéalisée.
Face à ces constats, deux grandes orientations se dessinent. La première consiste à utiliser les outils de la consommation d'abondance pour rendre les circuits courts plus accessibles : commande en ligne, livraison à domicile ou sur le lieu de travail, casiers connectés, meilleure communication sur les prix, diversification de l'offre. La seconde relève d'un changement plus profond : celui de la démocratie alimentaire. "Il s'agit de redonner au consommateur une place de citoyen", explique le sociologue. Gouvernance partagée des points de vente, contractualisation, comités citoyens de l'alimentation, mutualisation de la logistique : autant de pistes qui dépassent la simple relation marchande.
"Les circuits courts ne peuvent pas reposer uniquement sur la bonne volonté individuelle", conclut Grégori Akermann. "Ils nécessitent des dispositifs collectifs, partenariaux, capables de réduire les inégalités d'accès et de sécuriser les débouchés", ajoute-t-il. Autrement dit, manger local n'est pas qu'une affaire de choix personnel. C'est un enjeu social et territorial, qui dépasse largement l'acte d'achat.
Les CHIFFRES clés-
Source : Inrae - Observatoire des systèmes alimentaires territorialisés (ObSAT)
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