AOP VITICOLES
Face au changement climatique, aux attentes des consommateurs et à l'évolution des marchés, le Comité national des appellations viticoles de l'Inao engage une profonde révision de plusieurs règles historiques. L'encadrement de l'édulcoration des vins illustre cette volonté d'adapter les appellations sans renier leur identité.
L'autorisation de l'édulcoration des vins sous conditions illustre cette volonté de l'Inao d'adapter les cahiers des charges, tout en préservant le lien au terroir.
© Crédit photo : Jean-Bernard Nadeau
Pilier de la viticulture française, les indications géographiques concernent aujourd'hui près de 95% des volumes produits. Si les appellations d'origine protégée (AOP) reposent sur des règles exigeantes garantissant leur identité, elles doivent désormais répondre à un contexte profondément renouvelé : changement climatique, évolution des attentes des consommateurs, adaptation aux marchés ou encore progrès de la recherche conduisent désormais le Comité national des appellations d'origine relatives aux vins, aux boissons alcoolisées et aux boissons spiritueuses de l'Institut national des appellations d'origine (Inao) à repenser certaines de ses orientations.
Depuis la fin de l'année 2025, une vaste réflexion est ainsi engagée avec les Organismes de défense et de gestion (ODG) et les Comités régionaux de l'Inao (Crinao). L'objectif est de recentrer les cahiers des charges sur ce qui fait l'essence même des appellations : le lien à l'origine, l'identité du produit et sa typicité. En parallèle, le Comité national revisite plusieurs doctrines qui, pour certaines, n'avaient pratiquement pas évolué depuis plus de 30 ans.
Les travaux portent aussi bien sur la densité de plantation que sur l'irrigation, la taille, les règles applicables aux cuveries, au transport des vins ou encore à certaines pratiques œnologiques. Tous ne sont pas encore achevés, mais ils avancent rapidement grâce aux échanges avec les professionnels et aux apports de la recherche appliquée. La démarche consiste moins à assouplir les appellations qu'à s'assurer la pertinence de leurs règles face aux réalités d'aujourd'hui.
Parmi les dossiers les plus emblématiques figure celui de l'édulcoration, qui "constitue une pratique œnologique visant à ajuster la teneur en sucres d'un vin, afin d'en améliorer l'équilibre organoleptique. Autorisée par la réglementation européenne depuis plusieurs années, elle n'avait jusqu'à présent pas été intégrée dans les cahiers des charges des appellations d'origine protégée françaises", rappelle Victor Theuriet, chargé de mission technique et réglementaire au pôle viticole de l'Inao.
Le sujet a émergé en novembre 2024 avec la demande de modification du cahier des charges de l'appellation Bordeaux accompagnée de la mention 'Claret'. Pour le Comité national, cette requête dépassait largement le seul cadre bordelais. Elle soulevait une question de principe : une telle pratique est-elle compatible avec la philosophie même des appellations d'origine ?
"L'objectif était de déterminer si cette pratique était compatible avec les vins d'appellation et, si elle l'était, de définir précisément les conditions de sa mise en œuvre pour les vins d'appellation en France", explique Victor Theuriet.
Présenté au comité national en juin dernier, le rapport du groupe de travail conclut que l'édulcoration peut être admise, à condition qu'elle soit strictement encadrée afin de préserver le lien à l'origine et la typicité des vins.
Présidé par Cyril Payon, directeur de la cave de l'Omarine et membre du comité national de l'Inao, le groupe de travail a précisément défini les conditions permettant de rendre cette pratique compatible avec les principes fondamentaux des AOP.
"Avec l'édulcoration, on parle d'une correction du taux de sucre sur un vin fini", rappelle-t-il. La première décision concerne le calendrier. "Aujourd'hui, on ne peut pas édulcorer un vin avant le 1er novembre de l'année de récolte, afin de bien distinguer cette pratique de l'enrichissement ou de la chaptalisation."
Les produits pouvant être utilisés ont également été limités. "L'objectif est de conserver le lien à l'origine et l'identité des vins d'appellation. La première solution consiste à utiliser du moût de raisin issu de l'appellation. Une autre possibilité est le recours à du moût concentré provenant de jus destinés à produire des AOC", précise Cyril Payon.
Le groupe de travail a également fixé des seuils précis. L'apport devra être compris entre 4 et 9 grammes de sucre par litre. En parallèle, le vin devra conserver une acidité totale minimale de 7 g/l, exprimée en acide tartrique afin de préserver son équilibre.
En validant cette nouvelle pratique sous conditions, le Comité national ne cherche pas à banaliser l'édulcoration mais à définir un cadre commun garantissant que toute évolution reste compatible avec les fondements des appellations. Pour l'heure, seul le Bordeaux claret est concerné pour le millésime 2026. Mais cette décision ouvre une possibilité pour les autres AOP qui souhaiteraient faire évoluer leur cahier des charges, afin de répondre à certains débouchés commerciaux.
Au-delà de ce seul dossier, cette décision illustre la nouvelle méthode adoptée par l'Inao : les règles historiques ne sont plus considérées comme immuables. Elles ne peuvent évoluer cependant qu'à la lumière des connaissances scientifiques, des besoins exprimés par les filières et dans le respect de ce qui fait la valeur des appellations. Il n'est pas question de remettre en cause les fondements qui font la singularité des appellations d'origine, ont martelé les professionnels.
C'est cet équilibre entre adaptation et préservation que le comité national entend désormais inscrire au cœur de ses orientations.
Longtemps considérée comme un marqueur essentiel de la qualité des vins, la densité de plantation fait aujourd'hui l'objet d'une réévaluation par le Comité national de l'Inao. Les seuils fixés depuis plusieurs décennies - notamment le minimum de 4 000 pieds par hectare ainsi que les règles d'écartement entre les rangs et entre les ceps - avaient été établis pour favoriser le bon développement de la vigne, limiter sa vigueur et améliorer la concentration des raisins.
Avec le changement climatique et l'évolution des pratiques culturales, ces références sont désormais questionnées. Certaines régions expérimentent des plantations moins denses, afin de mieux gérer la ressource en eau ou de faciliter les interventions mécaniques. Accompagné d'experts techniques et scientifiques, le comité national travaille ainsi à faire évoluer ces critères inscrits dans le Code rural, afin qu'ils répondent aux nouvelles réalités agronomiques, tout en préservant la qualité et l'identité des vins d'appellation.
La France compte 386 AOP viticoles associées à 505 000 hectares de vigne, soit 64% du vignoble français en surface et 41% de la production de vin. Chaque appellation est porteuse d'une identité forte, adossée à des règles et une zone de production strictes. Au sein de cette zone, les raisins sont récoltés sur des parcelles sélectionnées sur la base de critères de milieu précis, validés par des usages historiques. Les producteurs et leurs organisations collectives peuvent demander une révision de ces aires. L'Inao réalise alors un inventaire des zonages en vigueur, afin d'éclairer les enjeux liés à l'aménagement du territoire. Cette démarche a été systématisée depuis 2025.
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