THT EN CAMARGUE
Samedi soir, le théâtre antique d'Arles a vibré au rythme d'une colère partagée par 2 500 opposants au projet de ligne à très haute tension de RTE. Quarante-huit heures plus tard, sept agriculteurs - qui avaient refusé l'accès à leurs terres - se retrouvaient devant le tribunal administratif de Marseille. Récit d'un week-end où la mobilisation citoyenne a croisé le chemin de la procédure judiciaire.
Entre le rassemblement populaire du 19 septembre et l'audience du 21, la mobilisation est passée de la place publique au prétoire.
© Crédit photo : Carole Guintoli
Le week-end dernier aura marqué un tournant dans la bataille qui oppose depuis plus de deux ans les défenseurs de la Camargue, de la Crau et de la Terre d'Argence au projet porté par Réseau de transport d'électricité. Samedi 19 septembre à 18 heures, le théâtre antique d'Arles n'a pas désempli. Sous une jauge annoncée à 2 500 personnes, personne ne voulait manquer cette soirée voulue à la fois festive et solennelle par le collectif THT 13/30, fort de 36 associations, et par le Copa 13/30, qui rassemble les organisations professionnelles agricoles des deux départements concernés.
Élus de toutes sensibilités, agriculteurs, représentants d'associations environnementales, professionnels du tourisme et de la culture, la diversité de la foule a frappé les organisateurs eux-mêmes. Plus de 130 élus, maires, députés, sénateurs, conseillers municipaux, départementaux et régionaux avaient fait le déplacement, et beaucoup ont paraphé ce soir-là le "serment des élus pour l'avenir de la Camargue, de la Crau et de la Terre d'Argence", s'engageant en faveur d'une alternative à la ligne aérienne. Les six maires des communes traversées par le tracé - Arles, Saint-Martin-de-Crau, Beaucaire, Bellegarde, Fourques et Jonquières-Saint-Vincent - ont fait lire un texte commun résumant à lui seul l'esprit de la soirée : oui à la décarbonation, non à la ligne aérienne.
Pour Carole Guintoli, rizicultrice, éleveuse de chevaux en Camargue, élue à la mairie d'Arles et porte-parole de l'Association de sauvegarde des territoires de Camargue et de Crau, le succès ne fait aucun doute. "Il y avait des gens assis par terre, sur les escaliers...de très nombreux élus et décideurs importants", décrit-elle, insistant sur "une très grande unité, bien que de bords et de convictions politiques quelquefois très différentes". Une "grande satisfaction", résume-t-elle, tant la réponse du public lui a paru massive.
Sur la scène du théâtre antique se sont succédé Françoise Nyssen, ancienne ministre de la Culture, Jean Jalbert, directeur de la station scientifique de la Tour du Valat, ainsi que des responsables associatifs et agricoles. Tous venus pour marteler le même message à savoir que des alternatives existent ! Elles ont été chiffrées avec l'appui d'experts, et leur surcoût resterait minime au regard des risques pour la biodiversité, l'agriculture et le tourisme.
La parole des agriculteurs directement concernés par le tracé était l'un des temps forts. Notamment quand il a été rappelé que sept d'entre eux devaient comparaître, deux jours plus tard, devant le tribunal administratif de Marseille. Porte-parole du Copa 13, collectif des organisations professionnelles agricoles des Bouches-du-Rhône, Clément Lajoux, agriculteur sur la commune d'Arles, a pris la parole avec une colère à peine contenue. "On veut nous imposer quelque chose que l'on ne souhaite pas", a-t-il lancé, revenant sur les promesses non tenues de RTE. "Il y a trois ans, RTE m'avait dit qu'il était impossible d'enterrer les lignes. Moi, petit paysan, j'avais répondu OK. Mais c'est en réalité un mensonge." Pour lui, l'entreprise "essaye de faire avaler une pilule que l'on ne veut pas", alors même que des agriculteurs se retrouvent devant la justice "parce qu'ils ont cherché à défendre leur sol", celui d'un territoire porteur de labels IGP et AOP parmi les plus riches de France. Sa conclusion, en forme de serment personnel, a résonné dans les gradins. Tant qu'il sera là, "aucun pylône ne verra le jour".
Dans le communiqué diffusé deux jours avant le rassemblement, le Copa 13/30 employait des mots tout aussi tranchants, dénonçant "une nouvelle étape" dans ce qu'il qualifie de "passage en force" de l'État, alors même que l'Autorité environnementale a relevé plusieurs insuffisances dans le dossier et que les présidents des Régions Sud et Occitanie ont eux aussi interpellé le préfet. Le collectif y affirmait refuser de considérer comme normale la pression que subissent, selon lui, les exploitants concernés par le tracé, pointant une hausse des signalements auprès de la Mutualité sociale agricole liés à la détresse psychologique de certains agriculteurs.
Sept exploitants - deux dans le Gard, cinq dans les Bouches-du-Rhône - étaient donc convoqués lundi 21 septembre au tribunal administratif de Marseille. Parmi eux, Carole Guintoli, mise en cause aux côtés de son mari. La raison de cette procédure, inédite selon les intéressés eux-mêmes : "Le refus d'agriculteurs de laisser les intervenants mandatés par RTE pénétrer sur leurs parcelles", explique Carole Guintoli. Un arrêté préfectoral, pris en décembre 2023, autorise pourtant RTE et ses mandataires à entrer sur les terrains concernés par le tracé, "de jour comme de nuit, sans demander notre autorisation", dénonce l'agricultrice.
Aussi RTE demandait au juge des référés d'ordonner aux exploitants de laisser librement accéder ses agents et prestataires à leurs parcelles, sous astreinte financière de 500 euros par jour, et d'interdire aux agriculteurs de s'approcher à moins de 100 mètres des intervenants mandatés. Les exploitants visés assurent n'avoir jamais refusé par principe le dialogue, mais réclament que leurs activités, leurs animaux, leurs salariés, leurs habitations et des règles de sécurité élémentaires soient respectés. Ils dénoncent des notifications de visite transmises la veille, voire le jour même et sans horaire précis, des comportements jugés intimidants, ainsi que la présence répétée de commissaires de justice ou de représentants de RTE devant leurs exploitations, sans rendez-vous préalable. Carole Guintoli va plus loin sur son propre cas. "À titre personnel, j'ai déposé plainte contre RTE pour harcèlement moral. Avec mon mari, nous sommes suivis par la cellule psychologique de la MSA. J'ai aussi dénoncé le comportement inapproprié d'un huissier."
Lundi matin, l'audience n'a pourtant pas tranché dans le sens espéré par RTE. "Une non-décision", résume Carole Guintoli. Pour justifier son recours, l'entreprise avait invoqué l'urgence, la justification et l'utilité du projet. Mais le juge a rappelé que, depuis l'arrêté de 2023, l'argument de l'urgence avait déjà été écarté, et que l'urgence du projet n'était pas davantage démontrée à l'échelle nationale. Il a proposé une médiation, d'abord refusée par RTE, avant que la procédure ne soit finalement suspendue. "C'est une décision qui est suspensive de la procédure", précise l'agricultrice, qui évoque une nomination du médiateur et une première réunion de cadrage possibles "dans une dizaine de jours".
Les agriculteurs assignés estiment avoir échappé au pire. Ni pénalité financière, ni sanction professionnelle à ce stade. Mais la sérénité reste toute relative. Soutenus par le Syndicat du riz, partie intervenante à l'audience, ils entendaient rappeler que RTE peut de toute façon solliciter le concours de la force publique pour accéder aux exploitations, rendant à leurs yeux inutile la procédure engagée contre eux. Le collectif THT 13/30 y voit une "provocation supplémentaire", survenue à peine 48 heures après un rassemblement rassemblant 2 500 personnes et plus de 130 élus. Alors que la déclaration d'utilité publique du projet est annoncée pour les prochaines semaines, la mobilisation ne semble pas près de retomber. "On avance à petits pas", conclut sobrement Carole Guintoli, entre soulagement provisoire et vigilance intacte.
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