MAIRES RURAUX 34
Après 42 ans à la tête de la mairie de Causse-de-la-Selle, Philippe Doutremepuich, président des maires ruraux de l'Hérault, dresse le portrait d'une ruralité en pleine transformation. Entre défis climatiques, numériques et réglementaires, le monde rural doit réinventer ses équilibres: préserver ses spécificités, restaurer la confiance locale, et soutenir une agriculture diverse, tout en renforçant la démocratie de proximité.
Pour accentuer cette notion de transformation, Philippe Doutremepuich, président de l'association des maires ruraux de l'Hérault, aime à dire que "le monde rural n'existe plus".
© Crédit photo : ML
Vous avez quitté la mairie de Causse-de-la-Selle après 42 ans de mandat, avant l'échéance de 2026. Pourquoi ?
Philippe Doutremepuich : "J'avais pris l'engagement de passer la main une fois certains projets aboutis, notamment celui de l'école. Pour moi, un engagement, ça se respecte. Et c'est aussi une manière d'assurer une transition harmonieuse, que je défends autant dans les collectivités que dans l'administration. Après sept mandats, il me semblait raisonnable de transmettre un an avant la fin, pour éviter de tomber dans la routine et permettre une suite sereine. Je travaille étroitement avec mon successeur, Éric Baljou, qui était mon premier adjoint. Je suis un fervent partisan du "tuilage", cette succession préparée qui, loin de s'opposer à la démocratie, en garantit la continuité.
Il n'y a pas eu de lassitude, même si le quotidien de la mairie - une fuite, un parent d'élève mécontent - pouvait être chronophage et pesant. Aujourd'hui, je suis plus disponible pour les dossiers de fond, sans cette charge permanente. Ne plus être maire me permet de rester actif autrement, notamment à la communauté de communes ou à la commission locale de l'eau du bassin de l'Hérault."
Dans une petite commune, quel rôle joue encore la politique nationale dans les choix locaux ?
Ph.D. : "La dimension partisane n'existe quasiment pas dans les petites communes rurales. Il peut y avoir des listes concurrentes, mais c'est rarement lié à des clivages politiques classiques. C'est plus souvent deux visions différentes du développement de la commune : agriculture, tourisme, environnement, conflits d'usage... Quand j'ai commencé en 1983, on me disait "Tu es socialiste, mais ce n'est pas grave". Ça voulait dire : "On s'en fiche de la politique nationale ici, l'important c'est qu'on s'entende." À l'époque, les préoccupations étaient agricoles : réparer une lavogne, débroussailler un chemin de vigne... Aujourd'hui, c'est la crèche, c'est la fibre. C'est caricatural, mais ça montre l'évolution. Je dis parfois, un peu par provocation, que le monde rural n'existe plus."
Les préoccupations ont changé, car la population également ?
Ph.D. : "Nos villages ont vu leur population augmenter, notamment avec l'arrivée de personnes venues des villes, chassées par le prix du foncier. Qui peut encore acheter à Montpellier ? Même un appartement, c'est devenu inaccessible sans héritage. Alors beaucoup choisissent la campagne, quitte à faire un peu de route. Le covoiturage aide, autant pour le budget que pour l'environnement. Et puis, en ville, c'est souvent l'anonymat. On pense que les réseaux sociaux rapprochent, mais c'est l'inverse : le lien direct disparaît. Certains viennent ici pour le retrouver.
Le télétravail a aussi tout changé. Grâce à la fibre installée partout par le Département, on peut vivre isolé et rester connecté. Moi, je vis dans un mas à deux kilomètres du village, et je participe à des réunions en visio avec Matignon ! Avant, il fallait aller à Paris, dormir sur place... Maintenant, deux heures de visio depuis la garrigue suffisent. Ce confort-là attire, surtout chez les professions libérales. C'est une vraie avancée, qui remet les campagnes au centre du jeu."
Peut-on dire que monde rural a changé avec le développement des intercommunalités ?
Ph.D. : "Oui, mais pour moi, l'intercommunalité est surtout un outil technique, un moyen de mutualiser des solutions face à des besoins grandissants, souvent plus "urbains" dans leur nature, et qu'on a de plus en plus de mal à satisfaire seuls, faute de moyens. Mais il ne faut pas qu'elles deviennent des superstructures, qui feraient disparaître les communes, qui doivent rester actrices. Je sais que dans certains territoires, des tensions existent : on dit parfois que les grosses communes "mangent" les petites. Mais ce qui compte vraiment pour bien travailler ensemble, c'est la confiance. Quand elle est là entre les élus, on avance. On ne vient plus en réunion avec l'angoisse de tomber dans un traquenard ou de découvrir un projet monté dans notre dos. C'est essentiel."
Les campagnes restent singulières, mais de plus en plus connectées aux dynamiques des territoires. Comment concilier leurs spécificités avec cette évolution ?
Ph.D. : "La ruralité reste un espace nourricier essentiel, joue un rôle dans le captage du carbone avec les forêts, et surtout dans l'entretien du paysage, notamment grâce aux troupeaux - même s'ils sont moins nombreux qu'avant. En parallèle, les campagnes évoluent, avec des attentes proches de celles des zones urbaines. Ce qui fait la vraie différence aujourd'hui, c'est la densité.
Nous avons su nous faire entendre, notamment sur la notion d'aménités rurales : ces atouts qui attirent les gens, comme les chemins de randonnée ou les paysages. Mais il faut entretenir tout cela. Prenez les patous : ils peuvent représenter un vrai risque. Il faut baliser, informer, entretenir... et cela demande des moyens. On a obtenu des financements spécifiques, tout en gérant des contraintes environnementales, comme Natura 2000 et la protection de l'Aigle de Bonelli. Un autre enjeu fort, c'est la suppression de la taxe d'habitation. Même compensée, elle a transformé une fiscalité locale en dotation d'État. On a perdu un levier démocratique : avant, si les impôts augmentaient sans résultats, les habitants pouvaient sanctionner les élus. Ce lien s'est rompu. Pour moi, une candidature municipale, c'est un contrat entre les élus et les citoyens. Avec moins d'autonomie financière, ce contrat devient flou. Et le risque, à terme, c'est qu'on dise : 'Ces communes sont des coquilles vides, supprimons-les'. On travaille pourtant bien avec la préfecture. On a par exemple élaboré une charte de la ruralité avec le Département et le préfet, pour cibler des enjeux majeurs, dont le scolaire."
Justement, quels sont les principaux enjeux dans les années à venir ?
Ph.D. : "Déjà, sans école, les familles ne s'installent pas. Les attentes évoluent aussi, sur les repas scolaires ou les choix pédagogiques, montrant que la ruralité rejoint les réalités du pays. La culture reste essentielle, avec des dispositifs comme les fabriques de territoire ou les tiers-lieux pour dynamiser les communes. Le tourisme pose de nouveaux défis : canoë sur l'Orb, Pont du Diable, parking du Pic Saint-Loup saturé... Le rural devient un jardin d'acclimatation pour les urbains, mais cela crée des conflits d'usage, notamment avec la protection de la garrigue et des espèces protégées. Des conventions ont été passées, et on réfléchit à des quotas de fréquentation. Enfin, la gestion de l'eau est un enjeu majeur, rendu plus complexe par le changement climatique. Les récentes pluies ont rechargé certaines nappes, mais les perspectives à 2050 sont inquiétantes. Une commune seule ne peut pas gérer cela ; il faut des structures supra-locales. Aujourd'hui, il est devenu courant de ne plus pouvoir arroser ses tomates ou laver son pare-brise. Les élus doivent s'adapter vite à ces évolutions."
Comment les différentes activités agricoles s'adaptent-elles aux défis actuels du territoire ?
Ph.D. : "Il y a plusieurs mondes agricoles. La viticulture, par exemple, a radicalement changé : après avoir longtemps manifesté pour obtenir des aides à l'arrachage, les vignerons vendent aujourd'hui leur vin à New York. Ils sont passés d'une production de masse à une production de qualité, mais doivent maintenant faire face au stress hydrique, un nouveau défi compliqué à gérer, même avec l'aide du Département, de la préfecture et des maires ruraux très engagés.
Le pastoralisme, lui, est en déclin, alors qu'il joue un rôle essentiel dans l'entretien des paysages et la prévention des incendies. C'est un véritable service public, soutenu par l'Europe, mais qui peine à attirer de jeunes éleveurs. On le néglige trop souvent, alors qu'il lutte contre la fermeture des espaces naturels et permet de préserver des parcours ouverts.
Sur le plan de l'urbanisme, les règles sont devenues très strictes, notamment avec l'objectif 'Zéro artificialisation nette'. Depuis une quinzaine d'années, on ne peut presque plus étendre les constructions, ce qui vise à protéger les terres agricoles. Le Sraddet1 de la région fixe des lignes très claires : jusqu'en 2030, seules les constructions proches des zones bâties sont autorisées. Le défi est maintenant économique : permettre aux agriculteurs de s'installer, car sans transmission, rien n'avance.
Enfin, la chasse, souvent vue comme un loisir, est aussi un acteur clé du territoire. Nous avons signé une convention avec Max Alliès, le président de la Fédération départementale de chasse. C'est important que ce ne soit pas seulement des commerçants montpelliérains qui chassent sur des domaines privés, mais aussi des agriculteurs et des habitants des villages. Ils connaissent le terrain, ils l'entretiennent, ils le pratiquent. Et ils participent à la régulation du gibier, même si aujourd'hui, on est complètement dépassé par les sangliers. Ce n'est plus seulement aux chasseurs de réguler, c'est à la société dans son ensemble. C'est un enjeu majeur."
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