Bouches-du-Rhône 12/06/2025
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JOUQUES

L'ombre qui veille sur la faune et les cultures

À Jouques, Marilys Cinquini cultive bien plus que des terres agricoles. Lieutenant de louveterie depuis 2014, elle arpente les champs et les collines pour défendre une cause discrète mais cruciale : la régulation de la faune sauvage. 

Marilys Cinquini, lieutenant de louveterie

© Crédit photo : ED

Sa mission bénévole est exigeante mais trop souvent méconnue. Parfois, à la lueur d'une lampe halogène, dans un 4x4 lancé sur les pistes de garrigue, elle épaule son fusil pour défendre une récolte.

Marilys Cinquini est une figure à part dans le paysage rural provençal. Agricultrice installée depuis 2017 sur l'exploitation familiale entre Jouques et Saint-Paul-lès-Durance, elle est aussi, et surtout, une des 21 lieutenants de louveterie du département. C'est aussi la seule femme. Bénévole assermentée, elle consacre ses nuits, ses week-ends et son énergie à une mission de service public encore mal comprise : la régulation des espèces sauvages qui ravagent les cultures.

Le champ comme ligne de front

Chasseuse depuis toujours, Marilys n'a pas peur de la confrontation. Sangliers, chevreuils, renards, voire loups, la faune provençale n'a plus beaucoup de secrets pour elle. Lorsqu'elle parle de ses nuits de maraude, fusil sur le siège passager et caméra thermique à l'œil, on l'imagine volontiers dans un film d'action. Et pourtant, son engagement prend racine dans la terre.

Fille d'agriculteurs, elle a repris l'exploitation familiale à Jouques. Elle y cultive 30 hectares de grandes cultures, pois chiches et blé dur notamment. "La louveterie intervenait déjà chez moi pour les dégâts", raconte-t-elle. C'est ainsi que, sur proposition de Michel David, alors président de l'association départementale, elle décide d'endosser l'uniforme invisible des "corsaires de la République".

Une casquette, deux missions

Depuis 2024, Marilys préside aussi l'association des lieutenants de louveterie des Bouches-du-Rhône. Une responsabilité qu'elle assume pleinement. Coordination des interventions, lien avec les autorités préfectorales, mobilisation des bénévoles... La tâche est lourde. "Il ne faut pas compter ses heures, il faut être disponible et impartial", résume-t-elle. Et ce, alors même que les sollicitations explosent. "En 20 ans, les dégâts causés par les sangliers ont pris une ampleur inédite", reconnaît Marilys. Les nuits où des compagnies entières labourent les champs à la recherche de semis tendres se multiplient. Et les agriculteurs sont souvent à bout.

Son secteur d'intervention - Venelles, Meyrargues, Peyrolles, Jouques, Saint-Paul-lès-Durance et Vauvenargues - est vaste. Lorsqu'un agriculteur signale des dégâts à la Direction départementale des territoires et de la mer (DDTM), c'est elle ou un collègue qui intervient. "On ne va jamais de notre propre chef. C'est toujours sur demande", insiste-t-elle. La première étape consiste à "aller sur le terrain pour observer, évaluer, proposer une action adaptée". Il peut s'agir d'un tir, d'une battue administrative, mais c'est dans tous les cas la chasse par les sociétés locales qui est privilégiée. Et c'est logique, puisque la régulation des Esod (Espèces susceptibles d'occasionner des dégâts) repose sur la chasse pratiquée dans les territoires et sur les orientations prises par la Commission départementale de la chasse et de la faune sauvage (CDCFS).

Ultime recours

"Nous intervenons là où la chasse ne suffit plus", explique-t-elle. Car la régulation par les chasseurs a ses limites. Le gibier prolifère, aidé par le changement climatique, l'absence de prédateurs naturels et parfois même, par des pratiques cynégétiques discutables, comme l'agrainage. Face à cela, les lieutenants de louveterie apparaissent comme le dernier rempart. Et ils sont peu nombreux. Pas étonnant donc que la profession agricole réclame davantage de moyens.

Le sanglier est devenu aujourd'hui un dossier majeur pour la profession agricole, au même titre que l'accès au foncier ou la problématique de l'emploi. Le sanglier est omniprésent dans le département. Les zones agricoles (mais aussi urbaines) sont de plus en plus impactées par les dégâts de l'animal. Le nombre de prélèvements a beau augmenter au fil des campagnes, les destructions sur les cultures, les installations et les équipements agricoles sont elles aussi en croissance.

Mais le sanglier n'est pas le seul souci. Il y a aussi le loup. L'espèce protégée multiplie les attaques sur les troupeaux ovins. Là encore, Marilys est mobilisée. En 2024, sur le secteur du Puy-Sainte-Réparade, l'opération de 'Tir de défense simple' a duré plusieurs mois pour tenter de dissuader les prédations. "On peut intervenir, mais uniquement dans un cadre extrêmement strict. Et malgré nos efforts, aucun loup n'a été abattu dans le département", rapporte la lieutenante. Les éleveurs, eux, peinent à comprendre les lenteurs administratives et la complexité des procédures.

Un monde de tensions

Dans ce rôle discret mais stratégique, Marilys navigue entre plusieurs mondes. Celui des agriculteurs en détresse, celui des chasseurs parfois suspicieux ou encore celui des écologistes souvent critiques. "Certains chasseurs pensent qu'on leur vole leur gibier, les écolos nous accusent de tuer des animaux, les agriculteurs attendent des résultats rapides. On vit en équilibre précaire", confie-t-elle. La tension est palpable. Mais la lieutenante garde la tête froide. "Notre rôle est d'expliquer, d'apaiser, d'agir avec discernement. Une main de fer dans un gant de velours."

Et puis, il y a les nuits. Le silence des collines, la présence animale invisible, le souffle du vent sur les cultures. Il y a aussi le poids du fusil, les appels urgents, les agriculteurs reconnaissants. Il y a surtout la conviction profonde d'être utile, au service de l'intérêt général. "La louveterie est un engagement passionnant, même s'il est exigeant", conclut-elle. Un sacerdoce rural, à l'image de celle qui le porte. Une femme discrète, déterminée mais indispensable. 

Emmanuel Delarue •

D'où vient la louveterie ?

L'institution de la louveterie remonte à Charlemagne qui, en 813, charge des officiers impériaux de protéger les populations des attaques de loups. Le système est pérennisé par François Ier, puis modernisé en 1971. Aujourd'hui, les lieutenants de louveterie sont des auxiliaires bénévoles de l'État, nommés par le préfet, qui agissent dans l'intérêt général. Assermentés, ils organisent les battues administratives, mènent des missions de régulation d'espèces et conseillent l'administration sur la gestion de la faune sauvage. Leur rôle est technique, souvent nocturne, et toujours discret.

Emmanuel Delarue •

Les DATES et CHIFFRES clés-

2014 : devient lieutenant de louveterie

2024 : élue présidente de l'Association départementale des lieutenants de louveterie 13

21 : lieutenants de louveterie dans le département

6 communes d'intervention : Venelles, Meyrargues, Peyrolles, Jouques, Saint-Paul-lès-Durance, Vauvenargues

2017 : s'installe comme agricultrice à Jouques

30 hectares de surface exploitée en grandes cultures (blé dur, pois chiches)

Emmanuel Delarue •

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