Aude
À la frontière de la Haute vallée de l'Aude, Emmanuel Rousseau, ancien pêcheur, ornithologue de formation et jadis directeur associatif, a fait du village de Pradelles-en-Val une terre d'exploration agricole. Producteur de spiruline, il défend un modèle éthique et résilient face aux pressions du marché, fidèle à une certaine idée du vivant et du métier de paysan.
Emmanuel Rousseau, producteur de spiruline à Pradelles-en-Val.
© Crédit photo : AL
À 61 ans, Emmanuel Rousseau ne ressemble pas à la figure attendue du cultivateur rural. La voix posée, il déroule un parcours aux allures d'épopée discrète. "J'ai grandi à Bages, à côté de Narbonne. J'ai commencé par être pêcheur professionnel sur l'étang, la pêche à l'anguille, à l'époque où il y avait beaucoup de pêcheurs." Mais déjà, une autre passion prend le dessus. "Je suis ornithologue par amour et par formation. Regarder les oiseaux, savoir comment ils s'appellent, ça a toujours été mon centre d'intérêt."
Passé par un BTS aquaculture au Lycée de la mer Paul Bousquet à Sète (34), il fait ses armes dans des fermes d'élevage de loups et de dorades à Martigues (13), avant de bifurquer totalement vers sa passion pour l'ornithologie. "Après mon BTS, j'ai été objecteur de conscience. J'ai travaillé pendant 2 ans pour une association de Montpellier sur l'étude de la migration des oiseaux dans l'Aude." Le département, dit-il, est un "hotspot européen", zone de passage de près de "200 espèces d'oiseaux en migration". Il participe à la fondation de la Ligue pour la protection des oiseaux dans l'Aude et gravit les échelons : bénévole, administrateur, puis directeur. Mais loin du terrain, le bureaucrate s'étiole : "Ce qui m'intéressait, c'était d'être dehors, de faire des études de comportement. Là, je gérais une équipe de 8 à 10 salariés avec un gros budget. Ce n'était plus la même histoire."
À la naissance de son premier enfant, vient l'envie d'un projet agricole, la vie au grand air. Il hésite entre maraîchage et arboriculture, avant que la spiruline ne s'impose. "À l'époque, nous avons découvert la spiruline, commencé à en consommer, puis, de fil en aiguille, j'ai visité des fermes. Je me suis dit : 'Bingo, je vais me lancer là-dedans'." C'est la nouveauté du produit, un champ presque vierge, qui attire l'ancien directeur. "Il y avait un peu tout à inventer. Ça aurait sans doute été plus simple de faire de la vigne ou du maraîchage, une culture connue et reconnue. J'ai voulu prendre une autre voie."
La pédagogie tient une place majeure dans son récit. Emmanuel Rousseau aime expliquer : "Contrairement à ce qu'on dit partout, la spiruline n'est pas une algue. Les scientifiques la classent parmi les cyanobactéries, des organismes vivants à l'origine de la photosynthèse. C'est l'ancêtre du vivant." Il détaille la "multiplication", sans reproduction classique, l'importance de "la souche de départ" et la préparation minutieuse des bassins. "On ajoute carbone, azote, potassium, phosphore, magnésium pour que tout cela prenne vie. Les minéraux, c'est essentiel pour le développement de toute forme de vie."
Sous les serres, le producteur surveille la température de l'eau qui doit au mieux osciller entre 24 et 35°C dans un milieu alcalin et salé, avec un pH au-dessus de 10. La spiruline est fragile, mais précieuse. "C'est l'aliment le plus riche en protéines. 65% ! La viande et le poisson, c'est entre 15 et 30%", rappelle le désormais spécialiste. Elle est aussi riche en fer, en vitamines et en antioxydants... tellement riche qu'on la qualifie aujourd'hui de superaliment.
Il raconte le processus dans le détail, soulignant les astuces et la débrouille. Il construit lui-même ses serres, ses bassins, gère toute la plomberie et l'électricité. Aujourd'hui, sa ferme compte 450 m² de bassins, sous 800 m² de serres. Une petite surface agricole, mais suffisante pour en vivre. "Avec ça, ça me suffit." Le système est artisanal, pensé pour limiter les investissements et les dettes : pas de chauffage, un séchoir à basse température bricolé à partir de turbines, des presses adaptées de matériels agricoles. D'avril à octobre, ce sont 3 récoltes par semaine quand les conditions s'y prêtent. C'est l'étape où la spiruline est encore fraîche.
La pâte obtenue est extrudée en "spaghettis", puis séchée à l'air, à basse température pour garder les qualités nutritionnelles du produit. "La plupart des producteurs investissent dans de gros séchoirs électriques. Moi, j'ai bricolé un séchoir à air qui fonctionne plutôt bien. Si un jour il pleut, je ferme une partie du local et je mets en route un déshumidificateur."
Emmanuel Rousseau veille sur chaque maillon de la chaîne, jusqu'aux analyses. "Nous faisons des analyses bactériologiques une fois par mois sur le produit fini et au moins une fois par an, des analyses sur les métaux lourds." Ce souci de traçabilité et de sécurité nourrit la confiance des clients qui plébiscitent sa spiruline sans sourciller. Son marché reste local : 40% en direct, 60% en magasin et uniquement dans le département de l'Aude. "Je n'ai jamais eu de difficulté à vendre 150 kg par an, mais aujourd'hui, le marché change", reconnaît-il toutefois. Les producteurs se multiplient, mais lui maintient le lien grâce au relationnel et surtout, à la certification bio. "Nous sommes en bio depuis 3 ans, c'est une vraie réussite pour nous."
Défenseur d'une spiruline artisanale, attachée à sa terre et à ses circuits de vente à proximité, Emmanuel Rousseau fait figure d'artisan humble et précis, témoin de l'évolution du monde agricole. Fidèle à la liberté du geste paysan, il aime se placer à la croisée de l'innovation et du respect du vivant.
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