AUDE
Ils se sont rencontrés par hasard, à New York, un soir de fête nationale américaine. Quinze ans plus tard, Antonin Bonnet et Pierre Caizergues sont à la tête d'un projet viticole singulier dans l'Aude, fondé sur les cépages résistants, le bio et une vinification aux levures indigènes. Un parcours à contre-courant, nourri d'expérimentation, de convictions écologiques... et d'une bonne dose de pragmatisme.
Pierre Caizergues et Antonin Bonnet
© Crédit photo : Ludo Charles
Le rêve américain est souvent synonyme d'exubérance, mais parfois, il peut aussi prendre une forme plus légère, plus raffinée, plus française. En 2010, depuis New York, Pierre Caizergues et Antonin Bonnet travaillent tous deux dans le monde du vin et un lien se crée, presque malgré eux. "Notre propriétaire nous a mis en relation. Il a dit : 'Il vend du vin, tu vends du vin, vous devez vous rencontrer'." Un verre partagé, un 4 juillet, une amitié qui s'installe, puis une association qui devient réalité en 2020. Avec une question simple : "Qu'est-ce qu'on va faire de différent ?"
Plutôt que de viser les appellations prestigieuses ou les volumes massifs, les deux associés choisissent une autre voie. Celle du micro-négoce, revendiquée sans détour. "On parle de micro-négoce parce qu'on ne fait pas des volumes monstrueux", explique Pierre. Environ 200 000 bouteilles par an, issues d'une trentaine d'hectares, dont quatre leur appartiennent directement à Montréal, dans l'Aude.
Mais l'essentiel n'est pas là. Le véritable tournant tient en trois mots : bio, cépages résistants, vinification naturelle. "Le but de la manœuvre, c'était de simplifier la démarche", résume Antonin. Résistants à l'oïdium et au mildiou, ces cépages permettent de réduire drastiquement les traitements. "Une quinzaine de traitements annuels en bio sur les cépages habituels, et nous généralement c'est un, voire deux." Chez eux, le cépage phare est le souvignier gris. Peu connu du grand public, il devient leur laboratoire à ciel ouvert : blanc, orange, pétillant naturel. "C'est le cépage qu'on vinifie le plus", précise Antonin. Un choix technique assumé et fidèle à leur philosophie.
Acide, naturellement stable, le souvignier gris facilite les fermentations sans intrants : "Plus il y a un taux d'acidité élevé, plus c'est facile de vinifier sans intrants, notamment en réduisant le soufre." Les fermentations se font donc exclusivement en levures indigènes, sans enzymes ni correcteurs œnologiques. Les blancs tranquilles sont vinifiés en pressurage direct, tandis que certaines cuvées font l'objet de macérations pelliculaires prolongées. Le vin orange, par exemple, repose sur "11 jours de contact entre le moût et le marc", détaille Antonin. Un choix assumé, qui donne des profils aromatiques marqués, sans extraction excessive.
Les pétillants naturels occupent une place importante dans la gamme. Ils sont élaborés selon la méthode ancestrale : fermentation alcoolique stoppée par le froid, mise en bouteille avec les sucres résiduels, sans ajout de levures ni de sucres. "Ce sont vraiment des sucres naturels, un pet'nat qui n'est pas dosé", résume Pierre. Le gaz carbonique protège naturellement le vin, limitant encore le recours au soufre. La maîtrise du calendrier est également centrale. Pour sécuriser les vins sans sulfites ajoutés, les deux associés embouteillent tôt, avant les remontées de température printanières. "On embouteille tous les blancs avant Noël", précise Pierre. Les vins sont ensuite conservés au froid et bouchés à la cire, afin de garantir leur stabilité dans le temps.
La progression est empirique et assumée, et chaque millésime apporte son lot d'enseignements. Avec le temps, le duo constate que les rouges restent le terrain le plus délicat. Ces derniers produisent souvent des tanins fermes et des maturités irrégulières. Les vinifications sont adaptées avec des extractions douces, des degrés d'alcool modérés et une recherche de fraîcheur. Un artaban rouge à 11 degrés vient ainsi compléter la gamme, dans un style léger et accessible. "L'idée, c'est qu'on essaie de faire bon. Et après, petit à petit, on enlève les intrants, pas l'inverse."
Rien n'est figé. Leurs premières années sont faites d'essais, d'erreurs, d'ajustements. "Les premiers millésimes qu'on a faits, on va pas se cacher, ce n'était pas formidable", reconnaît Antonin. Même son père, œnologue chevronné, se montre d'abord sceptique. Aujourd'hui, "c'est lui qui me demande régulièrement de donner un peu de 'Petit sauvage' blanc et de l'orange", sourit-il.
Derrière le discours environnemental, le raisonnement est aussi économique. "Le mot clé, c'est vraiment rendement constant", insiste Antonin. Les cépages résistants comme le souvignier gris offrent une régularité précieuse dans un contexte climatique instable, notamment face à la sécheresse. Moins de pertes, des coûts maîtrisés, une rémunération plus juste des producteurs. Les vins quant à eux sont commercialisés entre 9 et 15 € chez les cavistes. Un positionnement assumé avec un objectif noble : rendre accessibles des vins bio, sans intrants, issus de pratiques vertueuses.
Le projet séduit surtout à l'export. États-Unis, Japon, Corée et Norvège, entre autres. "C'est le tout premier vin issu de cépages résistants au monopole norvégien", souligne Antonin. En France, l'accueil est plus contrasté : les appellations n'ouvrent pour l'heure pas encore leurs portes. Mais les deux hommes ne s'en offusquent pas, Antonin et Pierre préfèrent la dégustation au discours. "On répond par les produits qu'on fait." Et une pointe d'humour pour désamorcer les critiques. "On fait 200 000 bouteilles. Est-ce qu'il y a 200 000 consommateurs qui se trompent ?"
Cinq ans après le lancement, le projet avance sans tapage, porté par un collectif d'une dizaine de vignerons. "On essaie de changer les choses, mais doucement", résume Antonin. "Nous ne sommes pas dans une vision dogmatique ni même critique à l'égard de nos collègues, et nous ne faisons pas de promesse de révolution, encore moins d'eldorado. Nous avons juste la volonté de continuer à produire des vins cohérents avec nos convictions." Chez Pierre et Antonin, la résistance n'est pas qu'un slogan. C'est une méthode. Et, visiblement, une manière de durer.
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