France 15/07/2022
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Conflit en Ukraine

Répercussions agricoles de la guerre

Flambée des prix de l'énergie, des engrais et autres matières premières... Le monde agricole subit de plein fouet les conséquences du conflit en Ukraine. Revue en détail des répercussions et des pistes qui s'ouvrent à l'agriculture. L'analyse de Marine Raffray, agroéconomiste aux Chambres d'agriculture de France.

Marine Raffray : "Les transitions agricoles s'imposent, mais nous n'y arriverons pas si l'on ne concilie pas performances économiques et performances environnementales."

© Crédit photo : FG

Pourquoi la guerre en Ukraine menée par la Russie revêt-elle tant d'importance pour l'agriculture ?

Marine Raffray : "L'Ukraine est incontestablement une puissance agricole, grâce à son immense superficie de terres arables, et en particulier grâce à ses terres noires très fertiles. Si sa production de blé se classe dans les dix premières mondiales pour l'ensemble des céréales (blé, maïs, orge, tournesol, colza, etc.), sa production n'a cessé de croître au cours des trente dernières années. La Russie est également pourvue de terres noires fertiles. En cela, ces deux pays sont deux poids lourds sur la scène agricole mondiale.

De plus, ce pays, comme la Russie, sont deux acteurs majeurs en termes d'exportation de céréales et d'oléagineux. Selon les données du service statistique de la FAO, le poids de l'Ukraine dans les exportations mondiales, en volume, était, en 2020, de 9 % contre 19 % pour la Russie ; de 15 % contre 12 % pour le maïs, de 44 % contre 21 % pour l'huile de tournesol, ou encore de 51 % contre 18 % pour les tourteaux de tournesol. La valeur cumulée des principales exportations ukrainiennes de céréales et oléagineux atteint 16 milliards de dollars (soit environ 14,5 Mds€), dépassant par ailleurs celle des exportations russes (10 milliards de dollars, soit environ 9 Mds€).

"La Russie et l'Ukraine sont deux poids lourds sur la scène agricole mondiale."

L'autre point fort est celui des infrastructures de stockage de céréales dont dispose l'Ukraine. 85 % des exportations passaient jusqu'ici par les ports ukrainiens, c'est dire que ceux-ci sont cruciaux. Or, tous ces ports sont aujourd'hui bloqués, ce qui empêche l'exportation des céréales. Faire main basse sur ces ports est d'autant plus intéressant pour les Russes, car ils ne disposent que d'un seul port en eaux profondes sur leur territoire, mais aussi parce qu'ils auraient ainsi une force de frappe colossale et un instrument géopolique, en maîtrisant près d'un tiers des volumes mondiaux échangés. Si des pourparlers sont engagés pour faire sortir les céréales, ils n'avancent toujours pas, car les attaques des Russes se poursuivent."

Quelles sont les conséquences du conflit sur les exploitations agricoles françaises ?

M.R. : "40 % du gaz importé par l'Union européenne (17 % pour la France) vient de la Russie, et 27 % du pétrole (13 % pour la France) vient de l'Ukraine. Or, ce conflit, avec notamment l'arrêt des livraisons de gaz de la société russe Gazprom à la Pologne et à la Bulgarie, et le recul de ses flux de gaz vers l'Allemagne et la France, accentuent la hausse des coûts de l'énergie, déjà présente en 2021 avec la reprise de l'activité économique mondiale à la suite des plans de relance mis en place par les différents pays.

Or, cette reprise, notamment le redémarrage de l'industrie chinoise, a généré des demandes fortes sur les matières premières, qui se sont répercutées notamment sur le pétrole et le gaz. Et cette tendance haussière a été renforcée par la stratégie définie par les pays producteurs de pétrole réunis dans l'OPEP et l'OPEP+, mais aussi de gaz, qui a consisté à limiter leur production. Si l'on constate un léger redoux depuis fin juin, les niveaux de prix atteints par l'énergie sont toutefois inédits depuis 10 ans.

Par ricochet, la hausse des prix du pétrole et du gaz naturel a eu également un impact sur la fabrication des engrais azotés, qui a entraîné une baisse de production, notamment en Ukraine. Rappelons que le gaz représente les trois quarts du coût de production de ces engrais. Conséquence : les prix n'ont de cesse de grimper, impactant, de fait, lourdement les exploitations agricoles. En 2021, déjà, le secteur agricole en France enregistrait une hausse de 138 % du prix des engrais. Aussi, une interdiction, par exemple, des livraisons de gaz russe, rendrait le problème encore plus aigu.

Et, pour couronner le tout, dans le même temps, le cours de l'euro s'affaiblit par rapport au dollar. Or, l'énergie est payée en dollar, ce qui renchérit le cours des importations. Tous ces paramètres font que l'écart n'a de cesse de se creuser entre le prix des engrais et celui des céréales.

Le danger, c'est que les agriculteurs décident de diminuer leur apport d'engrais, ce qui risque de diminuer leur potentiel de production. Enfin, la Russie, comme l'Ukraine, sont aussi des géants sur certaines matières premières, ce qui bloque encore plus les délais d'approvisionnement."

"La hausse des prix du pétrole et du gaz naturel a un impact sur la fabrication des engrais azotés."

Et sur les industries agroalimentaires (IAA)?

M.R. : "Nombreuses sont les industries de transformation à être implantées en Ukraine. On y trouve Maïsadour, Danone, Lactalis, Savencia, Bongrain, Bel... La France est le premier employeur étranger dans ce pays, toutes activités confondues, avec 33 000 emplois. Des IAA françaises sont également présentes en Russie telles que Lactalis, Danone, Bonduelle, Limagrain, Pernod Ricard... Avec le conflit, certaines ont diminué leurs flux, voire reporté des projets, mais la plupart restent actives sur le territoire.

L'industrie n'échappe pas plus à la hausse des coûts de production pour le marché français (+ 233 % pour le gaz manufacturé de 2021 à 2022 ; + 172 % pour le bois palettes ; + 129 % pour le papier et carton ; + 117 % pour le verre et articles en verre). Compte tenu des hausses fortes tant sur l'énergie que sur les contenants, les négociations commerciales sur les prix ont été particulièrement tendues. 62 demandes de médiation ont d'ailleurs été déposées en février dernier et, début mars, les IAA ont demandé une réouverture des négociations.

Mais si les tensions sont fortes, il y a cependant des raisons d'espérer, car leurs performances à l'export sont supérieures en 2022 par rapport à 2021, tant en volume qu'en valeur, notamment pour les céréales exportées dans l'Union européenne."

Assiste-t-on à la résurgence de l'insécurité alimentaire dans le monde ?

M.R. : "Entre ce conflit, mais aussi les aléas climatiques à répétition et la pandémie liée au Covid, l'insécurité alimentaire s'est accentuée dans le monde. Aujourd'hui, près de 30 % de la population mondiale est dans cette situation. Et la hausse des prix de l'alimentation fragilise économiquement les familles les plus vulnérables. Conséquence : le nombre de personnes sous-alimentées repart malheureusement à la hausse.

Devant le risque alimentaire et la crainte de l'éclatement d'émeutes de la faim, plusieurs actions ont été menées par différents pays. Ainsi, les États-Unis vont subventionner les importations de produits agricoles américains. Quant à l'Union européenne, elle a lancé une initiative d'aide aux exportations ukrainiennes. On peut aussi s'interroger sur le rôle de l'Inde sur les marchés, après la mise en place d'un embargo en "demi-teinte" sur ses exportations de blé tendre et de sucre. À noter, enfin, qu'aujourd'hui, la Russie manie le food power, tenu par le passé par les États-Unis."

Quelles sont les pistes à explorer, selon vous, pour sortir de ces difficultés ?

M.R. : "Il serait intéressant de rouvrir la politique du Green Deal arrêtée par l'UE et de reconsidérer certaines de ses mesures. Les transitions agricoles s'imposent, mais nous n'y arriverons pas si l'on ne concilie pas performances économiques et performances environnementales. À l'échelle mondiale, il y a tout un travail à faire autour du gaspillage alimentaire, ce qui permettrait de nourrir 2 Mds de personnes.

Enfin, le fonctionnement de l'Organisation mondiale du commerce est à questionner. Ne faudrait-il pas plutôt accorder une place à part à l'agriculture et l'alimentation, car l'une et l'autre sont souvent prises en otage dans les différends commerciaux ? Ce qui est certain, c'est, qu'aujourd'hui, la mondialisation est à un tournant."

Propos recueillis par Florence Guilhem •

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Impacts sur la viticulture

La filière vitivinicole n'est pas plus épargnée par la guerre en Ukraine, subissant une flambée des prix, notamment sur les engrais, les emballages, contenants et outillages. En revanche, elle n'a aucune dépendance en matière d'importation de produits phytosanitaires ou de liège provenant de l'Ukraine ou de la Russie. Tous produits confondus, l'UE importe 7 % de verre en provenance de ces deux pays, ainsi que de la Biélorussie. "Les exportations directes de vins de France vers l'Ukraine et la Russie sont plutôt faibles, le cumul des deux pays représentant 0,37 % expédié en volume (82 112 hl) et 0,31 % en valeur en moyenne de 2016 à 2021", détaille Marine Raffray. 

Mais en prenant en compte la réexportation des vins français via la Lettonie, l'Estonie et la Lituanie, la place de la Russie est, en 2021, de 2,75 % en volume et de 1,79 % en valeur. Quant à l'Ukraine, elle est de 0,45 % en volume et de 0,27 % en valeur. La question qui se pose est la suivante : va-t-il y avoir des reports d'exportation pour la France et les autres pays européens ? "Si tel est le cas, cela pourrait entraîner des perturbations sur le marché européen et accentuer la concurrence des États membres sur le marché européen", redoute l'agroéconomiste.

Florence Guilhem •

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