AUDE
À Durban-Corbières, Gauthier Gazaniol reprend une partie du vignoble familial en 2020. Cinq ans plus tard, le jeune vigneron conduit 14 hectares en bio, vinifie ses premières cuvées nature et cherche dans les gestes anciens de quoi construire son propre domaine.
Gauthier Gazaniol
© Crédit photo : AL
Il y a des héritages qui ne se reprennent pas d'un seul bloc. Gauthier Gazaniol le sait. Quand il revient s'installer à Durban-Corbières en janvier 2020, son père approche de la retraite, les vignes sont là, l'histoire familiale aussi. Cinq générations de viticulteurs. Des raisins livrés à la cave coopérative de Castelmaure. Une exploitation déjà marquée par les années, le travail, les habitudes. Lui arrive avec d'autres idées. "J'ai voulu tout changer d'entrée, forcément ça l'a un peu bousculé", raconte-t-il. La phrase sort sans dureté. Elle révèle seulement ce qui se passe souvent dans les fermes, quand une génération laisse la place à une autre.
Aujourd'hui, Gauthier a 29 ans. Il vient d'Embres-et-Castelmaure, un village voisin de 130 habitants. Le départ n'a pas duré assez longtemps pour couper le lien, mais assez pour l'élargir. Un cursus viti-œno en alternance, un passage à Cahors (46), deux ans en Corse, six mois en Australie. Là-bas, il travaille dans un petit domaine près de Sydney, puis enchaîne les expériences en woofing. Maraîchage, fermes bio, kiwis en biodynamie. "En totale immersion. Je ne parlais pas un mot d'anglais, mais c'était vraiment super !"
De ce voyage, il garde surtout une manière de regarder l'agriculture par le geste, l'observation, l'adaptation. À son retour, il reprend 14 hectares du côté de son père et lance la conversion en bio dès la première année. "C'était par conviction. Je n'ai même pas regardé l'aspect financier, ni la charge de travail." Il faut changer les outils, les pratiques, les réflexes. Entrer les interceps. Passer à l'organique. Travailler davantage les sols. Gauthier se retrouve vite face à ses limites : "La première année, c'était insoutenable. Je n'étais pas du tout outillé."
Il réduit alors la surface, descend à 10 ha, apprend, investit, recommence. Aujourd'hui, il conduit à nouveau 14 ha en bio. Sur dix d'entre eux, la production reste livrée à Castelmaure. Pour les quatre autres, les raisins sont vinifiés à la cave particulière. Une cave qu'il a, aussi, fallu relever. Au départ, le lieu est sommaire. Terre battue, toit abîmé, peu d'équipement... Il refait le sol, l'isolation, installe la cuverie, le froid, le chaud. Juste avant que les prix du matériel ne s'envolent après le Covid.
Dans ce bâtiment remis debout, Gauthier choisit une voie exigeante : levures indigènes, pas de collage, pas de filtration, peu d'intrants. Il parle de vin nature, mais avec prudence. Le mot traîne parfois des malentendus. "Moi-même en tant que vigneron, j'ai envie d'avoir un vin qui sente les fruits et quelque chose de bon à boire." Il ne cherche pas un vin hasardeux. Il cherche un vin tenu.
Au début, pourtant, il travaille seul. Par volonté d'indépendance. "Je ne voulais pas prendre d'œnologue. Je voulais vraiment faire un vin qui me corresponde et je ne voulais pas qu'on arrive et qu'on me donne des recettes." Puis viennent les erreurs, les fermentations qui inquiètent, les zones floues. Il finit par s'appuyer sur Julien Dutertre, vigneron à Rivesaltes (66), habitué des vinifications nature. Avec lui, il reprend les process, surtout les fermentations. "Les choses qu'on ne voit absolument pas à l'école", résume-t-il.
Gauthier est constamment dans cette tension : l'envie de faire seul et la nécessité d'apprendre des autres. Il avance par essais, mais pas au hasard. Il revendique le contrôle sans interventionnisme lourd. Températures, dégustations, analyses, observations. "Je contrôle, mais je touche le vin le moins possible." Au dehors, les vieilles vignes racontent une autre partie de son projet. Gauthier a repris des carignans de plus de 100 ans. Des parcelles parfois difficiles, à faibles densités, travaillées avec des Saint-Chamond, ces vieux tracteurs étroits sur chenilles : "Ils tassent peu les sols et passent là où le matériel moderne peine."
Ces vieilles souches l'intriguent. Elles tiennent. Elles portent encore. À côté, certaines plantations plus récentes souffrent déjà. Alors Gauthier remonte le fil. Il regarde comment les anciens plantaient, comment ils greffaient, comment les vignes traversaient les décennies.
Il s'essaie donc à la greffe. Son grand-père en faisait. Si le savoir a sauté une génération, lui y revient avec curiosité. "Tout faire de A à Z, c'est quelque chose pour lequel j'ai un engouement. Et puis le geste, c'est presque chirurgical, c'est hyper plaisant." Gauthier ne revient pas au passé par nostalgie, il y cherche des outils pour durer.
Les premières années ne lui laissent aucun répit. Depuis son installation, il a connu le gel, la sécheresse, le feu à proximité. À Durban-Corbières, certains étés, l'eau arrive par citernes. Malgré cela, il continue à planter. Du blanc surtout : carignan, grenache, vermentino...
Les premières récoltes arrivent. La production passe de 4 000 bouteilles les premières années à 8 000 cette année. L'objectif, à terme, est d'atteindre 30 000 bouteilles en sortant progressivement davantage de raisins de la coopérative.
La transmission ne se fait pas sans frottement. Elle avance dans les rangs, au rythme des tailles, des plantations, des vinifications. "Finalement, je ne m'en pose pas tellement, des questions, parce que j'y crois", dit-il. Une phrase sans artifice qui résume toute une philosophie. Un jeune vigneron qui doute assez pour apprendre, mais pas assez pour s'arrêter.
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