France 28/04/2023
Partage

SÉCHERESSE 

L'arc méditerranéen "désertique"

Les Pyrénées-Orientales ont été en proie à de violents incendies qui ont ravagé 1 000 ha sur le secteur de Cerbère. Si les vignes sont un pare-feu efficace, le déficit hydrique reste alarmant sur le pourtour méditerranéen. Qu'en sera-t-il des rendements dans les semaines à venir ?

Fin avril, "il restera 1 à 10 % d'eau dans les sols méditerranéens et espagnols", annonce Serge Zaka, docteur en agro-climatologie. Outre les feux "hors saison", l'impact du déficit hydrique "inédit" touchera les grandes cultures, les prairies, le maraîchage, et peut-être même la vigne.

© Crédit photo : Association Prévention et Signalement Feux de forêt

La côte Vermeille change de visage et les cendres laissent un paysage calciné. La forêt de pins, les cyprès et les amandiers, qui bordaient encore la veille les parcelles viticoles, ont disparu. Rien de la flore et de la faune locales n'a été épargné. "Tout l'espace, hors village de Cerbère, a brûlé, sauf les vignes", explique Romuald Peronne, président du Cru Banyuls Collioure. En effet, les chiffres parlent d'eux-mêmes. Sur les 1 000 ha partis en fumée le 16 avril, 80 % représentaient d'anciennes vignes, laissées en friche, alors que les 150 ha restants sont verdoyants. 

Les vignes épargnées

"Hormis quelques dégâts sur les parcelles en bord de garrigue, dans la majeure partie des cas, les vignes ont été épargnées. Elles ont joué leur rôle de coupe-feu." Effectivement, au sein des parcelles entretenues, le feu ne se propage pas. "Celles avec des couverts végétaux ou spontanés sont plus sensibles que celles qui sont désherbées chimiquement", admet Claire Bou, technicienne viticole au GDA Cru Banyuls et Albères. C'est ce qui s'est passé sur la parcelle de Boris Igonet, viticulteur à Cerbère, sur 5 ha. "J'essaie de mettre en place des couverts végétaux pour améliorer la vie de mon sol et augmenter mon taux de matière organique, afin de m'adapter aux changements climatiques", explique-t-il. Cependant, malgré la faible vigueur du couvert (< 10 cm), dû au manque d'eau, 2 ha sont partis en fumée. "Entre les couverts très secs, les sarments que je laisse au sol et les friches de bruyère, il y a plus de combustible au sein de ma parcelle, et donc une plus grande fragilité vis-à-vis des incendies", reconnaît le viticulteur. 

Sécheresse préoccupante 

Malgré des origines multiples, entre sécheresse, départ intentionnel ou involontaire, reste que "la déprise agricole sur la commune de Cerbère joue un rôle majeur dans cet incendie", partage Romuald Peronne, rappelant "tout l'intérêt de mettre en place un plan de relance qui puisse améliorer la gestion du paysage viticole". De son côté, David Drilles, président du syndicat des vignerons des Pyrénées-Orientales, rappelle que le problème est le même sur tout le territoire national. "Nous avons une sécheresse grandissante et une agriculture qui recule. Nous n'avons encore jamais vu un incendie aussi tôt et aussi important dans notre département", s'attriste-t-il, soulevant que "le potentiel incendie reste très fort pour la période estivale à venir". 

Impliquer les collectivités 

Dans un premier temps, la mise en place d'activités de pastoralisme ou d'écobuage permettrait de limiter ces incidents. "Replanter des vignes reste très compliqué, notamment à cause des conditions économiques actuelles", assure Claire Bou. "La gestion des coteaux est un véritable défi et le manque de main-d'œuvre n'arrange rien." Dans les années 1990, des subventions européennes ont permis de mettre en place des vignes coupe-feu à divers endroits stratégiques pour limiter la propagation des incendies. Pour des raisons économiques et par manque de rentabilité, ces vignes se sont retrouvées en friche et n'ont pas joué le rôle escompté. "Il va falloir trouver un consensus avec les collectivités pour mettre en place une gestion de ces espaces naturels, susceptibles de prendre feu à tout moment", prévient-elle.

Prolongation de la sécheresse 2022

C'est désormais une donnée que l'on ne peut plus ignorer. "On en vient à se comparer à des zones désertiques", déclare Serge Zaka, docteur en agro-climatologie. Avec un déficit hydrique de 73 %, la situation à Leucate s'est détériorée, enregistrant seulement 129 mm sur un an glissant. "À Perpignan, ce sont moins de 200 mm sur un an glissant. À partir de là, on rentre dans la classification 'climats désertiques', soit deux fois moins qu'Alger ou autant qu'Amman en Jordanie !", alerte le conférencier. En cette saison, ces niveaux de tension en eau s'avèrent "historiques", note Serge Zaka. Si le Nord de la France ne connaît pas ce seuil, le pourtour méditerranéen est l'illustration de la prolongation de la sécheresse de 2022, "qui ne fait que s'accentuer".

En basse Vallée du Rhône, entre 60 et 90 % de précipitations en moins sont à déplorer sur cinq mois, "c'est énorme", appuie l'expert. Sur sols agricoles, la sécheresse est "presque totale", au vu de la croissance des végétaux. Le labour engendrant un ruissellement des eaux n'est pas assez compensé par l'agriculture de conservation des sols, car si la course de l'eau s'en voit freinée, pas plus de "10 à 20 % des eaux" sont retenues lors d'orages. En effet, ces pluies abondantes, dites "non efficaces", lors des épisodes cévenols humidifient en surface, mais sans alimenter les nappes phréatiques. Et sauf un été pluvieux "exceptionnel", sous 15°C, ce qui est "peu probable", estime Serge Zaka, la crise hydrique risque de durer. 

Maraîchage et prairies en surtension

À ce stade de végétation, les plantes sont"prêtes à recevoir les incendies", prévient-il. Surtout si les vents font grimper l'indice feu-météo (Fire weather index), qui était "digne d'une canicule d'été"sur la garrigue ce 16 avril, combiné à un indice hydrique des sols dramatiquement bas. En comptant l'évapotranspiration, l'observateur relève 600 mm de retard pluviométrique dans le secteur. Or, "entre 0 et une dizaine de mm sont attendus dans les P-O et l'Aude, ce qui est peanuts. Il faudrait une saison hivernale". 

Dans le Nord, les ressources peuvent permettre aux céréales d'aller jusqu'au grain, et d'assurer une pousse correcte des prairies, malgré des niveaux assez bas des nappes phréatiques mais, dans le Sud, le déficit attendu s'avère "abyssal", selon Serge Zaka. Notamment pour les cultures de printemps qui vont être "touchées par des pertes de rendement" sans accès à l'irrigation. S'il est encore tôt pour présager de la résistance de la vigne, le maraîchage reste un "point noir", de par ses besoins en eau. "Certains agriculteurs n'ont pas planté", craignant des pertes sèches. Idem en prairies, alors que l'élevage a déjà subi la précédente sécheresse.

En cultures d'hiver (colza, blé), sans eau, la plante ne produira pas de grains, comme en Espagne, "où il n'y a pas de rendements", note Serge Zaka. Le Lauragais accuse déjà un déficit tel que certains semis ne poussent pas. 

Sécheresse atmosphérique 

L'urgence pourrait à nouveau peser sur la vigne, comme en 2019. C'est ce que souligne Olivier Hébrard, consultant en agroécologie et en gestion intégrée de la ressource en eau. En région, la végétation se met en route sur des sols "déjà à sec", suite à un taux d'humidité hivernal guère optimal. Résultat, les débits de printemps ont été équivalents à ceux habituellement observés fin juin. "Les équilibres sont bousculés", retient Olivier Hébrard. D'autant que les risques viennent aussi du déficit de pression atmosphérique, "qui guide le flux de sève dans les végétaux". Quand le différentiel des taux d'humidité devient trop important, le phénomène de cavitation (bulles de vapeur dans le végétal) peut nécroser les rameaux, et donc entraîner une mortalité, comme celle observée à la frontière du Gard et de l'Hérault en juin 2019. 

Des sols "épais et vivants" peuvent réduire le risque de cet effet de cavitation, pouvant être réajusté sur des petites parcelles bordées de haies, mais moins aisément sur de grosses surfaces de vignes "sans couverts végétaux", estime-t-il. En maraîchage, le consultant recommande la mise en place d'ombrières et de systèmes agro-forestiers "pour atténuer l'effet de surchauffe et du vent". Si les cultures maraîchères ne sont pas encore condamnées, c'est le système qu'il faut "recomposer", avance Olivier Hébrard. Quant à la vigne, "elle sera agroécologique ou ne sera pas", tranche-t-il, plaidant pour des changements de pratiques (AB, vie des sols, haies) afin de mieux retenir l'eau dans les sols.  

Anthony Loehr et Philippe Douteau •

L'AVIS de-

Serge Zaka, docteur en agro-climatologie et conférencier 

© Crédit photo : DR

L'impact du déficit hydrique des sols est "historique", relève Serge Zaka. "Leucate a prospéré dans un climat méditerranéen", mais de telles tensions sont inédites, au point d'engager "une refonte complète de nos rapports à l'eau", prévient le docteur en agro-climatologie. "Il faut reconstruire notre tourisme et notre agriculture avec l'eau comme une ressource limitée. On ne peut plus développer à outrance, alors que la situation hydrique ne suffit plus."

Alors que la génétique de la culture ne "correspond pas au climat", il n'existe pas de solutions à court terme. Les changements de choix d'espèces (pistache, kaki) sont une piste, mais "cela prend 15 ans pour changer de filière". Comme la création variétale qui demande près de dix ans à aboutir, ou l'agriculture de conservation des sols (ACS), nécessitant cinq ans pour obtenir des résultats. "Sans irrigation, pas de revenus", résume Serge Zaka. Or, "c'est à l'État d'investir, car l'agriculture ne peut pas réagir au quart de tour". 

Philippe Douteau •

ICI
Votre encart
publicitaire !

Sur le même thème

Occitanie 02/10/2025

VENDANGES 2025

L'espoir fragile des coopér...

Un peu plus qu'en 2021. Les estimations post-vendanges, quasiment achevées en Occitanie, ne sont pas réjouissantes. Rien de définitif dans les chiffres, mais la r...
30/04/2025

Prévisions de récolte

Le melon en quête de renouv...

Une 15e édition pour le salon MedFEL à Perpignan dans les Pyrénées-Orientales, les 23 et 24 avril 2025. Rendez-vous bien connu de la filière fruits et légumes, le...
Var 29/06/2023

Transmission

Anticiper pour optimiser

Complexe, la question de la transmission inquiète souvent. Afin d'apporter de l'information aux agriculteurs, le syndicat des Côtes de Provence organisait dernièr...

Annonces légales

Publiez facilement vos annonces légales dans toute la France.

Grâce à notre réseau de journaux partenaires.

Attestation immédiate, service 24h/24, 7 jours/7

Derniers tweets

10/05/2023
@EPVarois fait le point sur les tendances et enjeux du marché foncier agricole varois avec le nouveau directeur départemental de la #SAFER Paca et le président du comité technique. https://t.co/qAljvKlzlO
https://t.co/qAljvKlzlO
28/04/2023
[A LA #UNE 📰]@AgriProv👇La Coopération Agricole Sud acte sa fusion avec les caves coopératives du 13 et du 83 ! 🍷, #eau 💧Appel à la sobriété, Groupama Méditerranée maintien le cap, un dossier #travaildusol et en📸 cap sur la grenade avec le projet de Frédéric Chabert sur Arles https://t.co/Vf3e5Z07t0
https://t.co/Vf3e5Z07t0
06/06/2023
🗞️Tradition, consommation et vigilance @VigneronsCoop 🍷-💧Extension du réseau hydraulique 'Colline des Costières' @BRLGroupe @Occitanie - 🐴Le festival Prom'Aude - Fusion @_Ctifl et La Tapy #expé - 🌡️Aléas #climat : solutions et prospectives - 📸Guillaume Chirat, maître #pâtes https://t.co/9XDBtwaWsl
https://t.co/9XDBtwaWsl

Abonnez-vous à nos hebdos

Chaque semaine, retrouvez toute l'actualité de votre département, des infos techniques et pratiques pour vous accompagner au quotidien...

Découvrez toutes nos formules

Dernières actualités

Newsletters

Inscrivez-vous GRATUITEMENT à nos newsletters pour ne rien rater de notre actualité !

S'abonner

Gardons le contact

Twitter : suivez toute l'actualité agricole utile du moment, réagissez
Facebook : partagez encore plus de posts sur l'actualité agricole de votre territoire
Instagram : suivez nos bons plans et partagez nos galeries de photos
Linkedin : élargissez votre réseau professionnel
Youtube : vidéos, interviews, DIY...