MAL-ÊTRE AGRICOLE
Sécheresses chroniques, cheptels décimés, vignobles partis en fumée... sur le pourtour méditerranéen, la terre tangue sous le poids des calamités accumulées. Mais derrière les bilans comptables et les carcasses de tracteurs calcinés, une autre tragédie se joue : celle de la santé mentale des exploitants. Olivier Torrès, enseignant-chercheur à l'Université de Montpellier et fondateur de l'observatoire Amarok, ausculte ce point de rupture.
Économiste et enseignant-chercheur à l'Université de Montpellier, Olivier Torrès est le président-fondateur de l'observatoire Amarok, dédié à la santé des entrepreneurs.
© Crédit photo : Claude Almodovar
C'est une phrase que l'on se transmet dans les fermes comme un vieil outil, de génération en génération : "Je n'ai pas le temps d'être malade." Pendant des décennies, cette pudeur rigide a arrangé tout le monde. Les politiques publiques ont construit la santé au travail autour d'une figure unique, celle du salarié, laissant les chefs d'entreprise dans une immense zone aveugle. Pour Olivier Torrès, il s'agit d'une injustice fondamentale. Notre société glorifie volontiers l'acte d'entreprendre, qu'il soit artisanal, commercial ou agricole, mais une fois le rideau levé ou les semences jetées, la santé du dirigeant devient une affaire strictement privée.
Pour briser cette omerta, ce chercheur montpelliérain a créé l'observatoire Amarok il y a 17 ans. Cette structure hybride est devenue une référence sur la santé des entrepreneurs, adossée à 12 thèses de doctorat. Son ambition est désormais de déployer sa plateforme numérique bien au-delà des frontières françaises, l'association essaimant déjà au Canada, au Maroc et au Japon.
Si la souffrance des patrons de PME est réelle, celle des agriculteurs s'avère statistiquement beaucoup plus sévère. Les thermomètres d'Amarok affichent une réalité brute : le risque d'épuisement professionnel sévère, ou burn-out, s'établit à 6,5% chez les entrepreneurs classiques, contre 8,5% chez les agriculteurs. Ces deux points d'écart racontent une histoire d'épuisement profond. L'agriculteur français est le premier levé du pays. "Les agriculteurs travaillent plus que les commerçants et les artisans, qui sont déjà de gros travailleurs", constate Olivier Torrès. "Ils ont tendance à être les plus petits dormeurs de France", ajoute-t-il en mentionnant notamment les éleveurs, enchaînés aux rythmes biologiques de leurs animaux. Cette dette de sommeil chronique n'use pas seulement les corps : elle altère la lucidité et fragilise les défenses psychologiques.
À cette fatigue physique s'est ajouté le poison lent de l'agribashing. Pour les exploitants, ce phénomène a été vécu comme une injustice et un reniement historique. Alors que la génération de l'après-guerre avait reçu la mission sacrée de nourrir une France affamée, leurs enfants et petits-enfants se sont vus reprocher d'être des pollueurs ou des bourreaux d'animaux. "C'est une sorte de double peine : vous vous tuez au boulot et en plus, on dit que votre boulot n'est pas bien", analyse Olivier Torrès. Si le chercheur note un adoucissement de la tendance au profit d'un discours sur la souveraineté alimentaire, le décalage demeure entre les clichés médiatiques et la réalité de nos campagnes.
L'approche scientifique d'Amarok a pris un tournant décisif lors d'une rencontre entre Olivier Torrès et le sénateur de l'Hérault Henri Cabanel, lui-même viticulteur. Alors que l'élu planchait sur un rapport parlementaire dédié au suicide agricole, une certitude s'est imposée : les grilles d'évaluation classiques ignorent la singularité du monde paysan.
De cette intuition partagée avec la MSA du Languedoc, présidée par Cédric Saur, est né le programme 'Amarok e-Santé Agri'. Testé auprès de 460 exploitants, cet outil innove en mesurant à la fois le stress et les leviers de satisfaction au champ, tout en révélant un facteur unique : la centralité du climat. Cette synergie exemplaire vient d'être récompensée par le prix 'Bossons futé 2025' dans la catégorie 'Duo'. La météo fait la pluie et le beau temps dans le cœur de l'exploitant, se révélant une source de joie lors d'une belle récolte, ou l'origine d'un stress destructeur face au gel, à la grêle et à la sécheresse. La seconde variable réside dans l'unité de lieu et de temps. Contrairement au citadin qui ferme la porte de son bureau, l'agriculteur vit souvent là où il travaille. Il existe une porosité totale entre la vie professionnelle et la vie familiale, le privant de tout sas de décompression.
Outre-Rhin, il existe un mot tout à fait ordinaire pour dire "créateur d'entreprise" : existenzgründer. Mais sa traduction littérale cache une vérité profonde : il signifie "fondateur d'existence". Olivier Torrès utilise ce concept pour définir le lien viscéral qui unit le paysan à sa terre. Pour le chercheur, les chefs d'entreprise bâtissent leur identité même à travers leur activité, un phénomène poussé à son paroxysme aux champs : "Quand vous vivez là où vous travaillez, ce caractère existentiel est décuplé."
Dans les Pyrénées-Orientales par exemple, face aux récents incendies qui ont à nouveau meurtri le terroir, le feu n'a pas seulement détruit des actifs financiers. On ne remplace pas une vigne centenaire ou des arbres fruitiers comme on remplace une camionnette de livraison. Ce qui a brûlé, c'est le travail d'une vie, parfois de plusieurs générations, emportant une part de l'identité de l'homme. "C'est ici que la philosophie existentialiste de Karl Jaspers ou de Jean-Paul Sartre éclaire le drame actuel", explique Olivier Torrès.
Selon lui, cette fusion intime entre l'être et la terre explique pourquoi "le risque suicidaire devient aigu en cas de liquidation ou de sinistre total", l'exploitant éprouvant alors un profond sentiment de "néantisation" de sa propre vie.
Olivier Torrès observe que ce lien à l'exploitation transforme chaque transmission en "une véritable mécanique de deuil" : pour l'agriculteur, céder sa ferme revient parfois à vendre la maison de ses ancêtres et abandonner un morceau de soi-même.
Cependant, "un agriculteur en détresse n'ira jamais de lui-même consulter un psychologue", affirme le chercheur. C'est donc aux institutions de terrain d'aller vers lui, d'installer des cellules d'écoute et d'entraîner des réseaux de sentinelles capables de détecter les signaux faibles.
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